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Le bonhomme Misère était si pauvre qu’il n’avait qu’une cabane, une écuelle, et un vieux poirier dans son jardin. Sa vie était bien triste. Il vivait seul, car personne n’avait voulu se marier à un homme aussi misérable. Il survivait grâce à quelques poires que son arbre lui procurait et qu’il vendait au marché. Mais ça ne lui rapportait que quelques sous, si  bien qu’il avait toujours faim, surtout au moment d’aller se coucher.

Un jour, alors qu’il dormait à même le sol (comme à son habitude), il fut réveillé : un bruit faisait « Tic, tic, tic » à la porte de la cabane, comme si quelqu’un toquait tout doucement pour qu’on lui ouvre. A la faible lueur qu’il apercevait sous la porte, il sut que le jour ne s’était pas encore levé. Qui pouvait bien venir le voir si tôt, lui qui ne recevait jamais de visite ? « Tic, tic, tic ». Cette fois, il se leva et tout en disant « j’arrive, j’arrive », fit quelques étirements des bras et des jambes qu’il répétait chaque matin pour dégourdir ses membres (car le sol sur lequel il dormait était froid et dur). Quand il fut prêt, il alla ouvrir la porte.

D’abord il ne vit rien, personne !

Mais à ses pieds, il y avait une poule.

« ça alors, euh … Bonjour Poule », dit-il.

« Bonjour Misère. J’espère que je ne t’ai pas réveillé, moi je suis plutôt matinale. »

« Euh … non, non … répondit Misère en tentant de rester courtois avec le volatile, qui l’avait tiré d’un sommeil profond. Que puis-je faire pour toi ? »

« Eh bien vois-tu, nous sommes tous deux de pauvres hères. Toi, parce que tu es misérable et seul. Moi, parce que je suis un oiseau qui ne peut pas voler. Mes ailes ne me servent à rien, et j’en ai bien de la peine. Nous pourrions peut-être nous aider l’un l’autre à changer les choses. Enfin, si tu réussissais à me faire voler rien qu’une seule fois je ferai de toi un homme riche, qui mange à sa faim et même plus, et te donnerai une épouse. »

N’ayant pas mangé de viande depuis plusieurs années, Misère eut d’abord envie de se saisir de l’animal pour le faire cuire. Mais il se retint. Si la poule disait vrai, il avait bien plus à gagner qu’un bon repas ; si elle lui racontait des salades, il pourrait toujours la manger plus tard, elle n’en serait que plus charnue.

« D’accord, marché conclu », répondit Misère.

Il réfléchit un instant. Cinq minutes plus tard, il annonça :

« Rien de plus facile Poule, viens avec moi ».

Il la prit alors dans ses bras et la posa sur le toit de la cabane.

« Vas-y, lance-toi et tu vas voler ».

La poule s’élança mais après quelques mouvements d’ailes infructueux elle retomba par terre.

« Ça c’est pas voler c’est tomber ! » Grogna la poule. « Et je sais déjà faire ! ».

Misère était déçu, c’était plus compliqué qu’il ne pensait de faire voler une poule.

Il eut une autre idée : en agrandissant ses ailes, la poule pourrait vraiment voler. Il la prit à nouveau dans ses bras, emporta un cageot de poires et se dirigea vers le marché. Après avoir vendu toutes ses poires (sauf une qu’il avait dévorée en chemin), il utilisa les quelques sous obtenus pour acheter deux morceaux de toile et de la ficelle. Sur le chemin du retour, il ramassa des branches de bois longues et solides. Avec le bois et la toile, il fabriqua comme deux petits cerfs-volants, qu’il accrocha aux ailes de la poule avec de la ficelle. « Aïe, c’est lourd, dit-elle ». Il fallait la voir ! S’il y avait eu un vrai oiseau dans les parages, il aurait ri en la voyant !

Misère dit cette fois:

« Poule, tu prends ton élan, tu cours, tu bats des ailes et tu t’envoles ! »

La poule prit alors son élan, courut, mais elle n’eut pas assez de force pour battre ses nouvelles ailes et s’effondra, le bec planté dans la terre. Quand elle se redressa, elle était furieuse :

« Je te donne un dernier essai Misère, si tu échoues encore je te laisserai tranquille et j’irai chercher de l’aide ailleurs. Et tu pourras dire au revoir à la richesse ! »

Misère ne voulait pas laisser passer sa chance, il devait trouver un moyen de faire voler la poule. Il lui demanda quelques jours de répit, qu’elle lui accorda :

« Je reviens dans trois jours. A mon retour, je veux voler. Sinon au revoir Misère. »

Misère se creusa la tête le plus profondément possible, mais à la fin du deuxième jour il était arrivé au bout de ses capacités d’imagination, son estomac criait famine, et il n’avait toujours pas trouvé de solution pour faire voler la poule. Soudain, il aperçut au loin un vol d’oies sauvages. « La voilà l’idée ! Poule a dit qu’elle voulait voler, mais pas forcément de ses propres ailes ! »

Il se rendit à la ferme voisine et s’adressa au jars qui lui paraissait être le plus puissant de tous :

« Pourrais-tu me rendre un service ? Si j’arrive à faire voler une Poule, elle me rendra riche. Alors, tu pourras devenir mon jars et je ferai de toi le jar le plus heureux des jars. »

Le jars accepta sans discuter, ça le divertirait des éternels cancans de la basse-cour. Le lendemain, Misère installa la poule sur le jar, s’assurant qu’elle ne risquait pas de glisser en vol. Ils partirent donc ensemble, le jar portant la poule sur son dos. Ils volèrent ainsi plusieurs heures l’un contre l’autre, survolant des lacs immenses, des forêts verdoyantes, des glaciers aux neiges éternelles, des plages de sable blanc et des tas d’autres merveilles encore.

Misère commençait à s’impatienter de ne pas les voir revenir. Et si, profitant de cette nouvelle liberté, ils disparaissaient pour toujours ? Il aurait fait tout ça pour rien ? Mais bientôt il aperçut au loin un petit point qui grossissait, grossissait, et très vite ils atterrirent.

La poule s’écria alors :

« Ça y est, j’ai volé ! Comme c’est beau le monde vu d’en haut ! »

De joie Misère prit la poule dans ses bras et l’embrassa. Il était sincèrement heureux pour elle.

La poule se transforma alors en une magnifique jeune femme. Misère n’en crut pas ses yeux.

« Je m’appelle Nora, je suis une princesse. Une vieille sorcière m’avait jeté un sort et m’avait transformée en poule. Pour redevenir moi-même, je devais voler au moins une fois et être embrassée par un humain. Maintenant Misère, accepte de m’épouser et ton nouveau nom sera Fortune. »

Et c’est ainsi que si vous vous rendez dans le Château de la vie Joyeuse, à quelques kilomètres d’ici, vous pourrez y trouver la photo de Nora, Fortune et leur jars le jour des noces.