Just so stories

27 octobre 2017

Baguette magique

Si j’avais une baguette magique …

Je serais toujours détendue.

Je vivrais au soleil. Sur une plage en Californie ou au bord d’un grand lac entouré de collines. Une maison loft, avec de grandes baies vitrées. Un mobilier simple, épuré,  quelques estampes japonaises.

Je porterais des jeans et des tee-shirts Agnès B. Ma tenue préférée.

J’écrirais des romans à succès. Ou plutôt des nouvelles. Plus faciles à caser, pas besoin de suivi, bien dans l’ère du zapping. Une lecture du matin dans les transports. Des petites friandises à lire avant d’attaquer la journée. Des histoires futiles en apparence mais avec un sens profond, du contenu sur un ton léger. 

Ça me rapporterait beaucoup d’argent [je sais ce n’est pas ce qui compte mais à quoi ça sert d’avoir une baguette magique sinon, NDLR]. Je mettrai mes enfants à l’abri du besoin, mais je ne le leur dirai qu’à un âge avancé pour ne pas perturber leur équilibre.

J’aurais du temps avec mon homme. Il monterait une start up et ça marcherait. On voyagerait beaucoup. 2 mois ici, trois mois là. On ne ferait pas vraiment de tourisme, ce serait plutôt des expériences de vie. Voir le monde. Vivre le monde.

Je ne serais pas isolée. Je rencontrerais plein de gens différents qui seraient ma source d’inspiration. Ils me parleraient de leur travail, de leur famille, de leurs émotions, de leurs rêves et de leurs déceptions. J’en ferais des personnages. Ecrire m’aiderait à mieux comprendre les gens.

J’aurais différents styles, différents pseudos. Je ne serais pas un personnage public. Pas de photos de moi, pas de télé. Eventuellement des interviews au compte-gouttes avec des  journalistes triés sur le volet (il faut bien jouer le jeu, on ne peut pas avoir du succès grâce aux autres et ne rien révéler en retour). Pas par snobisme, pour être tranquille, pour rester moi-même [à quoi ça sert d’avoir une baguette magique si on ne peut pas rester soi-même, NDLR].

Quand j’aurais suffisamment écrit, je m’engagerais dans une démarche politique, ou plutôt devrais-je dire « citoyenne », tant le terme « politique » est aujourd’hui péjoratif. Quelque chose de concret avec une portée universelle. Pas un truc idéologique (c’est So XXème siècle !). Je chercherai par exemple à faire en sorte que les personnes qui en sont a priori les plus éloignées puissent être touchées par les grandes œuvres. Je ne dis pas « aient accès à la culture », je n’aime pas ce terme. D’abord parce qu’avec internet, l’accès à de nombreuses œuvres est gratuit et illimité. Ce n’est pas l’accès le problème. C’est plutôt la disposition d’esprit qui joue. Je connais des personnes très fortunées qui ne font aucune place à l’art dans leur vie. Parce qu’elles se consacrent à l’argent, ce qui est respectable, mais insuffisant pour une vie accomplie. C’est aussi ces personnes-là que j’aurais envie de viser, pas seulement celles des clichés,  des « quartiers défavorisés » (comprendre dans la bouche des politiques l’immigré de première, deuxième voire troisième génération qui serait vierge de toute culture et hermétique par nature à la beauté des œuvres). Ensuite, le terme culture est gênant. Il sous-entend que si on n’est pas une personne de lettres, de musique, de peinture, voire de théâtre et de cinéma on est inculte ou barbare, ce qui est faut. La culture existe indépendamment des œuvres, les gens ont tous un héritage, des habitudes, une manière de vivre en tant qu’humain et c’est cela la culture. En revanche je pense qu’il est éminemment vrai que les œuvres d’art apaisent l’esprit, ouvrent l’être humain à autre chose que la nécessité matérielle, permettent de se comprendre les uns les autres ou en tout cas d’accepter les différences. En revanche il ne faut pas surestimer le pouvoir de l’art. Comme l’a bien illustré Stefan Zweig bien malgré lui l’art au cœur de la vie n’a pas empêché l’Autriche de sombrer.

J’aurais construit quelque chose en m’amusant, j’aurais apporté de la joie à mes lecteurs, une joie du quotidien sans prétention.  J’aurais préservé mon couple, ma famille, mes valeurs. Je serai un modèle ouvert pour mes enfants. Je serai fière de moi sans prétention et sans fausse modestie. J’aurais taillé mon diamant.

Seulement voilà, je n’ai pas de baguette magique.

Mais je vais quand même tenter le coup. Pourquoi n’en serais-je pas capable ? Bien d’autres avant moi l’ont fait. Je ne prétends pas pouvoir « faire fortune » avec mes histoires (et encore, pourquoi pas). Mais déjà si j’arrivais à toucher quelques personnes, à émouvoir, à divertir, à faire vivre des situations inédites, amusantes, tristes, effrayantes, étonnantes, le temps d’un trajet en RER, des situations qui sortent mes lecteurs de leur quotidien plus ou moins gai et plus ou moins facile, j’aurais atteint mon but. Je sais que ce sera beaucoup de travail, mais ça je sais faire. Je sais qu’il y aura des déconvenues, du découragement, mais je suis opiniâtre. Mais quel plus bel objectif  que celui de contribuer, à sa manière à son échelle selon ses capacités forcément limité, à rendre le monde un peu plus joli, plus supportable ?

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En famille

Joséphine était belle et elle le savait.

Rien à voir avec de la prétention, c’était un simple constat.

1 mètre 76, 63 kg, des cheveux noirs de jais, un visage enjôleur rehaussé de quelques touches discrètes de maquillage, une robe cintrée en tweed gris épousant les courbes de son corps à la perfection, des talons qui allongeaient encore des jambes pourtant interminables. L’image que le miroir lui renvoyait confortait une fois de plus Joséphine dans sa belle assurance.

Pourtant, tout cela ne lui serait ce jour-là d’aucune utilité. Ou peut-être que si. Peut-être que ça l’aiderait à affronter la situation.

Dans quelques heures, elle allait rencontrer sa mère, sa « biologique ».

Cela faisait des années, vers ses dix-huit ans, qu’elle avait eu ce projet. A l’époque elle se sentait perdue, n’avait pas d’envie pour l’avenir. A l’âge où ses amis voulait devenir médecin, pilote, professeur, voire même banquier d’affaires, elle n’avait envie de ne rien devenir en particulier. Et assez logiquement, et peut-être par facilité, elle avait attribué son manque d’entrain à son statut d’enfant adopté. Ou plutôt au fait qu’elle ne savait pas d’où elle venait.

Et maintenant, après un parcours du combattant dans les méandres de l’administration française, elle y était. Mais le doute l’assaillit. En avait-elle vraiment envie ?

Ses parents adoptifs, ses parents tout court, lui avaient procuré tout ce dont un enfant avait besoin pour démarrer dans la vie.

Sa mère, professeure de français au lycée Saint-Louis, l’avait initiée très tôt puis guidée dans le monde merveilleux des romans, de la peinture, de la musique et du cinéma. Son père, chirurgien de la main, un artiste du vivant selon ses confrères, lui avait donné le sens de l’ambition. Le prisme de l’excellence. « Fais ce que tu veux, mais fais-le de la meilleure manière possible » lui avait-il souvent répété. C’est grâce à eux qu’elle était devenue danseuse classique, plus exactement première danseuse à l’opéra de Paris.

Surtout, ils l’avaient entouré d’un amour inconditionnel constant. Pourtant, elle le savait pour avoir fréquenté d’autres jeunes gens qui, comme elle, avaient été adoptés, ce n’est pas toujours facile d’élever un enfant qui n’est pas le sien (paraît-il que ce n’est pas facile d’élever un enfant tout court). Ils n’avaient jamais failli. Ni devant les crises de ses deux ans, ni devant l’insolence de ses 6 ans, ni devant les expériences plus ou moins dangereuses et anxiogènes de ses 15 ans, ni devant l’angoisse qu’avait provoqué l’annonce du fait qu’elle n’était pas leur fille, car ils s’y étaient résolus.

Pourquoi vouloir autre chose à présent ? N’était-ce pas détruire ou risquer de détruire un bel édifice que d’aller à la rencontre de cette femme ? N’était-ce pas lui accorder trop de place alors qu’elle n’avait pas su, elle, jouer son rôle de mère ? N’était-ce pas tout simplement faire du tort à ses parents ?

Des souvenirs lointains lui revenaient. Les vacances à Cabourg, quand elle avait 7 ans. Quand sa maman la prenait dans ses bras avec une serviette sèche pour la réchauffer après la baignade. Noël chez mamie, chaque année jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus vivre seule, quand elle retrouvait ses cousins et qu’ils passaient les vacances à faire du vélo, ou des bonhommes de neige, selon la météo. Les musées le dimanche matin avec papa, qui prenait toujours soin de faire une sélection des œuvres à voir pour que ça ne soit pas trop long. Et le café crème qu’il l’autorisait à boire quand ils s’arrêtaient au café après les visites, à condition bien sûr qu’elle n’en dise rien à maman (secret qu’elle n’avait jamais trahi).

Tout cela était-il une vie de substitution ? Juste une manière d’attendre sa « vraie » vie, celle avec « sa vraie mère » ? Non décidément non, cette vie-là était bien la sienne alors quel besoin de tout bouleverser ?

Pourtant, il faudrait bien qu’elle y aille. C’est elle qui avait organisé et désiré cette rencontre. Le sens des responsabilités, une autre chose que ses parents lui avaient transmis. Elle n’allait pas se défiler. Dans un quart d’heure elle serait là, au café en face de l’immeuble. Elle ne savait pas grand-chose d’elle, même pas son nom, ni son numéro de téléphone. C’est l’administration qui avait fixé le rendez-vous.  Elle vérifia une dernière fois si tout était en place, sa robe, sa coiffure, plus par habitude que par nécessité, enfila un bracelet, mis son manteau, et descendis.

Elle ne traversa pas. Il n’y avait personne dans le café. Juste quelques habitués qui buvaient leur ballon de blanc au comptoir. Elle ne voulait pas y rentrer, elle voulait garder l’avantage sur la situation en se laissant la possibilité de ne pas y aller si la première impression visuelle n’était pas bonne. Elle resta ainsi plusieurs minutes à attendre, debout de l’autre côté du trottoir. Elle regardait son portable de temps en temps pour voir si quelqu’un la prévenait d’un contretemps, mais non rien. La boule dans son ventre ne faisait que de gonfler. Puis elle aperçut sa tante, la croisa du regard. « Que faisait-elle là ? » pensa-t-elle. Ça allait un peu perturber ses plans mais elle ne pouvait pas l’éviter. Arrivée à son niveau elle lui dit « Michèle, qu’est-ce que tu fais là ? ».

« C’est moi. »

Michelle était calme, répéta ce qu’elle venait de dire en insistant sur chaque des deux syllabes.

« C’est moi. C’est moi ta mère ».

Elle entraîna Joséphine dans le café, et commanda deux crèmes.

« Je ne comprends pas. » répondit Joséphine en s’asseyant.

« J’avais dix-sept ans quand tu es née. J’étais trop jeune pour élever un enfant. J’ai voulu te mettre à l’orphelinat. Mais Gary, mon frère, ton père, m’a fait une proposition que je n’ai pas pu refuser. Il a proposé de t’adopter immédiatement, à la condition que je ne prenne jamais d’initiative pour te dire la vérité. C’était exactement ses mots, pas d’initiative. J’aurais le droit de te voir grandir, mais pas celui de te revendiquer. J’ai accepté. Il a quinze ans de plus que moi. Il était déjà « installé » dans la vie. Le couple qu’il formait avec Lisa, ta maman, était pour moi un modèle d’équilibre et de sérénité. J’avais ainsi la garantie que tu pourrais grandir dans un environnement bienveillant, et que tu ne manquerais jamais de rien. Je n’ai jamais regretté. Bien sûr ça a été très douloureux de ne pas pouvoir t’avoir à moi. Tu étais une petite fille si joyeuse et si vive. Et tu es devenue une jeune femme magnifique et épanouie. Quand l’administration m’a contactée après que tu aies fait la demande de retrouver ta mère biologique, j’ai pris peur. Pouvais-je refuser de te voir ? Et pouvais-je accepter ? J’en ai parlé à Gary et Lisa. Il ont été très élégants, comme toujours. Ils m’ont dit que j’avais tenu ma promesse et qu’il me revenait, à moi, de décider de ce que je voulais faire. Et nous voilà dans ce café. »

Les yeux de Joséphine était inondés de larmes. Elle ne ressemblait plus à la gravure de mode qui avait franchi la porte quelques minutes plus tôt. Elle ne put prononcer qu’un seul mot.

« Merci ».

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C'est fini

Ça faisait des mois que je l’avais préparé, j’y avais passé mes soirées, mes week ends, les semaines qui auraient dues être mes vacances et quelques nuits blanches. Rencontrer les banquiers, identifier des investisseurs potentiels, faire des prez en interne pour convaincre tout le monde (enfin, « mon » tout le monde c’est-à-dire le comex et le board), encadrer les piou piou sur le data crunching et j’en passe … Comme tous les autres avant lui, le deal Oasis m’avait grisée et transportée, j’y avais mis une énergie folle. Un deal transnational à 10 milliards d’euros que j’avais géré d’une main de maître comme à mon habitude (la fausse modestie n’était décidément plus de mon âge). Et maintenant que « c’était fait », je savais ce qui m’attendait. J’allais subir cette lente descente aux enfers qu’on appelle poliment « la décompresssion ». J’allais me ramollir, sombrer dans la déprime, sentir une fatigue inéluctable et incontrôlable. Je le savais et ça ne servait à rien de lutter.

Alors en arrivant chez moi ce soir-là, je balançais mes chaussures (qui, bien que coûtant le salaire mensuel de ma femme de ménage, finissaient toujours par me faire un mal de chien), montais dans ma chambre et me fit couler un bain. Je commençais à me laisser aller à une douce torpeur, et mes habituelles interrogations refirent surface. Etait-ce ça la vie ? Quel sens ce job avait-il ? Etait-ce utile de mettre tout son talent et toute son énergie au service de, de quoi, de fusions, de restructurations, une fois sortie de ce monde, qu’aurais-je apporté à mes semblables ? Quelle pierre à l’édifice aurais-je posée ? J’avais toujours été partagée entre l’envie, la nécessité même d’exprimer tout mon potentiel professionnel et le fait de considérer que tout cela était vain, que ça ne faisait pas avancer le shmilblik de l’humanité pour deux ronds et que j’aurais mieux fait de mettre au service des autres, à défaut de talents particuliers à exploiter. Tiraillée entre ma réussite perso et le fait de participer à un dessein bien plus large. Même si force était de constater que j’avais pris un parti, je ne pouvais cesser de me demander à mes heures perdues si c’était le bon. Sans oublier tout ce que ce choix impliquait pour ma vie privée. Pas de mari, pas d’amant, pas de mec quoi, pas d’enfant non plus, peu d’amis et mes rares loisirs se résumaient à quelques romans et séances de cinéma. J’en étais là de mes réflexions quand mon téléphone vibra. Qui cela pouvait-il être à cette heure-ci ? Aucun risque qu’Oasis me rattrape, le cash avait été payé, les contrats signés et le champagne sablé. Je ne voyais pas l’écran et ça m’agaçais. Je terminais rapidement ce que j’avais à terminer et sortis de l’eau pour atteindre mon portable.

« Rappelle-moi quand tu peux, Papa ». Mon père qui m’envoyait un texto à 23h un vendredi soir, c’était pour le moins inattendu. Je m’exécutais. « Allo papa, ça va ? Que se passe-t-il ? » « ça va, ça va, je vais avoir besoin de ton aide, tu es libre ce week end ? » « oui, enfin… » « Viens demain quand tu pourras, je t’expliquerais, c’est délicat de parler de ça au téléphone ».

Ah … Bon … je ne savais vraiment pas quoi penser de cet appel. Mais je tombais de fatigue et décidais d’attendre sagement le lendemain.

 

J’arrivais chez lui vers 11h le lendemain. Ça faisait un bail que je n’étais pas venue. La maison avait un peu changé, ils avaient repeint les volets en gris foncé c’était pas mal, et finalement installé la terrasse. Le jardin en revanche n’avait l’air de rien, on aurait pu croire que la maison était inhabitée depuis plusieurs mois. Dommage, à ses heures de gloire, c’est-à-dire quand papa faisait venir un jardinier 3 fois par semaine, il avait été splendide.

La porte principale s’ouvrit et papa vint à ma rencontre alors que je claquais ma portière. Il m’embrassa sans plus d’égard et je le suivis dans la maison. Il avait préparé du thé, avec deux tasses.

« Assieds-toi Isabelle. S’il te plait ».

J’obtempérais.

« Alors, papa, qu’est-ce que je fais là ? »

Il prit son temps, nous servit une tasse de thé à chacun, un soupçon de lait pour lui et un demi-sucre pour moi. Il n’avait pas oublié.

« Bon je ne vais pas y aller par quatre chemins, on est des adultes. Je vais quitter Nella. »

« Enfin ! Bravo ! » Faillis-je m’écrier. Mais je me repris : « Ah, tu es sûr ? Pourquoi ?»

Mes rapports avec ma mère avait toujours été désastreux et cela faisait des années et des années que j’espérais secrètement qu’il la quitte. Je savais que mon père était, au fond, une bonne personne. Et je souhaitais mieux pour lui, et pour moi.

« Tu veux bien m’aider ? Tout doit être prêt lundi matin ».

« D’accord ».

Il avait tout prévu, pour une fois il avait géré la logistique. Il avait loué une maison dans la Drôme provençale pour un an, le temps de voir s’il s’y plaisait. Une maison de maître surplombant les vignes et les montagnes au loin, en bordure de village. Un endroit qui, à voir ses yeux de gosse quand il m’en parlait, lui redonnait envie de vivre. De vivre vraiment.

Les déménageurs seraient là lundi et allaient s’occuper de tout mais il fallait quand même qu’on choisisse ce qu’ils devaient emporter. Pour cela il avait besoin, dit-il, de mes conseils avisés. Je me dis qu’il avait sans doute aussi, et peut-être surtout, besoin de soutien. Je devinais également que ma présence à ses côtés lui donnerait malgré son départ un sentiment de continuité, comme si c’était finalement ma mère qui était exclue de la famille, plutôt que lui qui quittait la maison de toujours.

On y passa le week-end.

Les meubles : il laissait tout.

Le vin, une belle cave, éclectique à souhait : bien sûr il prenait tout. Il ne laisserait pas une bouteille de Meursault, pas un verre de Barolo, pas une goutte de Côte-Rôtie dans cette maison.

Les vêtements : il prenait tout, mais ce n’était pas difficile. Depuis qu’il avait quitté ses fonctions 2 ans auparavant sa garde-robe tenait sur 3 étagères. Du jour au lendemain il était passé du mode costume gris-chemise bleu clair – cravate Hermès au mode jean-pull en cashemire (quand même, on ne se refait pas complètement !).

Non la partie compliquée ce fut les livres. Il se demandait s’il allait les relire, m’en conseillait certains, me les résumait. Je n’osais pas l’interrompre, je voyais bien que ça lui permettait de se remémorer des moments agréables. Mais je dû être patiente car ce n’était pas pour rien si nous n’avions jamais fréquenté les mêmes auteurs.

 

Vers la fin d’après-midi dimanche j’eus besoin de me changer les idées, laissais papa avec ses livres et ses vieux souvenirs et entrepris de préparer notre dernier dîner dans cette maison. Rien dans le frigo, placards en berne. Je me rabattais vers le congélateur dont les stocks, bien que fortement entamés, suffiraient à nous sustenter. J’optais pour une bouteille de Chasse-Spleen 1975, qu’il avait probablement achetée en référence à mon année de naissance. A plusieurs égards, elle était de circonstances, et rehausserait considérablement le niveau du dîner.  Je mis la table dans la salle à manger. Même si ça faisait un peu solennel, moins convivial que dans la cuisine à cause de la taille de la pièce, j’avais toujours aimé dîner près de la grande cheminée.

Quand papa arriva, le dîner était posé sur la table et n’attendait plus que nous.

« Très bon choix », fit-il en regardant la bouteille vide, pendant que je nous servais. Je ne sus si le bon choix était celui du vin ou de sa mise en carafe, mais peu m’importait.

Nous dinâmes. Il me demanda si le boulot ça allait, je lui dis que oui, que j’avais fait un gros deal et que j’étais crevée. Mais je voyais que ça ne l’intéressait pas trop. Ayant lui-même occupé des fonctions de direction générale dans l’industrie gazière et pétrolière, il connaissait.  Il me demanda aussi si j’avais des projets personnels. Depuis mes quarante ans, il avait la pudeur de ne plus me questionner sur ses éventuels petits enfants. Il s’était fait une raison, ou peut-être pas, en tous cas il n’en parlait plus. Je lui racontais des bribes de mes voyages en Nouvelle Zélande, au Japon, au Pérou, et lui fit part de mes projets pour l’été d’après. En un mot, nous nous fîmes la conversation.

Le vin aidant, je sentis que c’était le moment de rentrer dans le vif du sujet.

« Papa, tu ne m’as pas fait venir ici, après toutes ces années, pour t’aider à trier des livres. »

Cela faisait en effet au moins dix ans que je n’étais pas venue. J’avais continué à le voir, lui, quand il travaillait encore, parce qu’il avait à l’époque paradoxalement plus de liberté que depuis q’il s’était installé full time avec ma mère dans cette maison. On s’était souvent vus un peu en coup de vent, lors de déjeuners de semaine à Paris, entre deux réunions. Mais on s’était vus. La maison en revanche, enfin ma mère que j’y associais, c’était terminé pour moi depuis qu’elle m’avait confié (oui à moi sa fille !) qu’elle aurait sans doute été plus heureuse si elle n’avait pas eu d’enfant.

« Non en effet », me répondit-il. « Je t’ai fait venir pour te demander pardon. Pardon ma fille. Pardon pour tout ce que je n’ai pas fait et que j’aurais dû faire pour toi. Pardon pour tout ce que j’ai mal fait. Je regrette de ne pas avoir été un meilleur père pour toi. »

Je m’attendais à ce que ce genre de discussion arrive un jour, mais sur le coup je ne voyais pas où il voulait en venir.

« A quoi fais-tu référence, papa ? »

« A ces années où je n’ai pas été là, où je voyageais sans cesse pour mon travail, où je t’ai laissée avec ta mère. Je savais déjà à l’époque qu’elle n’était pas aimante, et je crois que j’ai fait tout ça, le boulot, les responsabilités, un peu pour la fuir. Je t’ai laissée seule avec cette femme, je n’aurais pas dû. »

« Papa, je vais bien tu sais. » Je bu une gorgée de vin. « J’ai dépassé tout ça. Ça m’a pris du temps mais j’y suis arrivée. L’investissement que j’ai mis dans mon travail m’y a beaucoup aidé. Mais quand même, est-ce que ce n’est pas un peu facile de me demander pardon aujourd’hui ? Tu savais comme elle était, et tu m’as quand même laissée, et maintenant tu me demandes pardon, pourquoi ? Pour avoir la conscience tranquille ? Par peur de te retrouver seul dans ta future maison ? Elle était imbuvable, jamais satisfaite, j’étais toujours trop pour elle, trop fatigante, trop bruyante, trop grosse, trop maigre, trop une personne je crois. Elle ne m’a jamais fait de place. Heureusement que j’avais mes amis et l’école. Et mes nounous. »

« Je pensais que ça finirait par s’arranger, qu’elle se calmerait. Mais elle ne s’est jamais calmée, bien au contraire. J’ai énormément de tord dans tout ça. J’aurais dû la quitter mais à l’époque j’avais peur que ça ne te traumatise. Tu sais on fait ce qu’on peut quand on est parent. On n’est pas des super-héros, même pas des héros du tout. On n’est que des humains. Et je ne dis pas ça pour me trouver des excuses, je le pense vraiment même si ça m’attriste. C’est ce qui est difficile pour les enfants, ils n’ont que des humains comme modèles. Et ça crée des adultes qui à leur tour sont très imparfaits. De génération en génération l’espèce humaine se perpétue avec tous ses défauts. On n’y peut rien c’est
comme ça. Faut juste essayer de s’en sortir au mieux dans toute cette imperfection et tous ces malheurs. Faut aimer, faut donner, faut exprimer ce que l’on est, et être un peu capable de recevoir aussi. Excuse-moi je suis hors sujet. »

Une larme coula le long de sa joue, sans qu’il n’y prête attention.

« Tout à l’heure tu m’as demandé « pourquoi », je suppose que tu voulais dire « pourquoi maintenant ? ». C’est simple je n’en peux plus, mon quotidien avec elle est un calvaire. Tout est problématique, tout est difficile, rien ni personne n’est assez bien pour elle. Elle est pire que ce que je pensais. Je croyais, de façon un peu présomptueuse, que ma présence à ses côtés lui ferait du bien et qu’on pourrait « repartir sur de bonnes bases, si tant est que cela veuille dire quelque chose. Quelle erreur ! Mais tu vois je suis lucide aussi, il me reste une dizaine d’années à vivre en bonne santé, enfin j’espère. Je veux que ce soit des années de joies! Je ne veux pas finir mes jours dans cette ambiance délétère. Je me le dois à moi, je le dois à la vie tout simplement. »

« Finalement, tu te rends compte que tu n’arrives pas à endurer ce que moi je n’avais pas d’autre choix que de supporter. » C’était un simple constat, il n’y avait aucune animosité dans ma voix. « Cela dit je ne t’en veux pas de partir. Si j’avais un grief, ce serait plutôt que tu le ne fasses que maintenant. »

« Je suis désolé. »

Je laissais passer quelques instants d’un silence qui devint vite assourdissant.

« ça va passer, papa. On va réussir à retrouver de la joie ensemble. Excuse-moi mais tout ça m’a fatiguée. Je monte me coucher ». Je l’embrassai sur le front comme il faisait avec moi quand j’étais petite. Je ne sais pas s’il le remarqua.

 

Arrivée dans ma chambre, je fis rapidement mon lit et me couchais. J’étais épuisée. Oasis puis ça, ça faisait beaucoup. Mais je me sentais aussi libérée d’un poids que je portais depuis trop longtemps. En quittant ma mère, mon père était en train de donner raison à la petite fille que j’avais été. Cette petite fille qui trouvait sa maman méchante et injuste. Qui ne comprenait pas pourquoi elle lui devait respect et obéissance alors qu’elle ne recevait rien en retour, si ce n’est des reproches. Qui ne comprenait pas pourquoi son père lui disait toujours à elle, et pas à l’autre, de se calmer, alors qu’elle avait toutes les raisons d’être en colère. C’était comme si, en quittant ma mère, mon père me reconnaissait enfin pleinement comme individu doué de raison et d’émotions. Je me sentais bien et forte. Finalement, j’avais eu le dessus.

Le lendemain matin quand je me réveillai, les déménageurs étaient déjà à pied d’œuvre. Papa finissait de leur donner les instructions. J’arrivais à temps.

« Prenez aussi le lit dans la petite chambre s’il vous plait »

Papa me regarda, interrogateur.

« Il ne servira à rien ici. »

 

 

 

 

 

 

 

 

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04 août 2017

28/01/2017 - réflexions sur la vie

Comme je le lui avais promis, je retournais voir M. Je sonnais. Elle mit du temps à venir ouvrir. Elle avait les traits tirés, quelquechose n’allait pas. Je proposais de remettre ma visite à une autre fois, mais n’osais pas poser de question. « Mais non voyons, entrez et soyez la bienvenue. ». Je m’exécutais. Le thé était prêt, déjà installé dans le salon (« heureusement que je suis venue »). Nous nous installâmes. A la grimace qu’elle fit en s’asseyant j’eus envie de lui demander ce qui se passait mais je n’en eu pas besoin. « L’arthrose. Vous êtes jeune, profitez-en. Quand on devient vieux, c’est rare de ne pas avoir mal quelquepart ». Cette remarque me toucha. J’étais jeune oui, et en même temps plus « très jeune ». Jeune pour une personne âgée, mais déjà une « madame » pour un étudiant par exemple. J'avais déjà l’âge auquel on ne demande plus l’âge (en tout cas l’apparence !). Et je me dis que oui je devais profiter de ma forme, de mon corps, de ma beauté même tant qu’ils étaient là. « J’étais une très belle femme vous savez, et regardez comme je suis devenue ! ». Et c’était vrai. Ça se voyait. Des cheveux encore mi-longs, des traits fins, elle était restée mince et surtout souriante. Son visage était lumineux. « Vous l’êtes toujours. Je ne dis pas cela pour vous flatter, c’est vrai. Vous êtes soignée, souriante, ouverte, vous avez toujours le goût de la vie. C’est cela votre beauté. Mais je comprends ce que vous voulez dire. Vous êtes belle mais vous n’avez plus la beauté plastique de la séduction. Vous ne faites plus partie des proies potentielles ! Je veux bien croire que ce soit dur de ne plus être admirée ». J’espérais ne pas avoir été trop directe et ne pas l’avoir choquée. « C’est dur oui en un sens mais j’ai bien vécu, j’ai eu toute une vie bien remplie et je ne l’oublie pas. J’ai vécu la guerre et la répression, et vous savez je me suis toujours dit dans les moments critiques que je voulais un jour être vieille. C’est une chance de devenir vieux, tout le monde ne l’a pas cette chance… » J’étais impressionnée par sa capacité de recul. Cette femme avait beaucoup de choses à m’apprendre visiblement. « Allons, assez parlé de vieillesse, je vous sers une tasse de thé ? ». J’acquiesçais d’un sourire.

« M, une question me brûle les lèvres depuis la semaine dernière. Pourquoi êtes-vous venue vivre en France ? ». Elle me regarda en souriant.

« Mon mari était chercheur. Biologiste. Le parti communiste de Yougoslavie nous avait accordé le droit de nous rendre à Paris pour un congrès. Je ne sais plus très bien de quoi il s’agissait. Ses recherches portaient sur l’alimentation. Enfin je crois. En tous cas nous sommes venus à cette occasion. Un laboratoire lui a proposé de rester. Bien sûr nous nous étions engagés à revenir, nous prenions en restant le risque de ne jamais revoir nos familles.»

« Pourquoi avez-vous accepté ? »

« L’opulence matérielle ne nous intéressait pas. Nous voulions être libres. Mon mari être surtout libre de mener ses recherches en toute indépendance. Moi je voulais une liberté d’esprit dans l’éducation que je donnerais à mes enfants. Et puis, la Slovénie faisait à l’époque partie de la Yougoslavie, nous étions sous occupation. Une double occupation yougoslave et soviétique. Enfin surtout moi. Mon mari, qui était serbe, ne voyait pas la présence yougoslave du même œil que moi. »

« En quelque sorte venir en France vous a permis de vous retrouver au même niveau, deux expatriés ? »

« Il y a de cela oui… ça a rééquilibré notre couple. C’est fou comme l’environnement peut avoir des effets sur les relations ! »

« Et ça a marché, je veux dire avez-vous trouvé ici ce que vous attendiez ? »

« Je ne sais pas … c’est difficile de répondre à cette question. J’ai passé plus de temps ici que dans mon pays natal. C’est un peu comme si vous me demandiez si j’ai réussi ma vie. On ne réussit pas ni on ne rate une vie. On la vit c’est tout, avec ses joies et ses peines, et plus ou moins longtemps. La culture de performance est tellement ancrée dans nos têtes que nous devrions réussir jusqu’à nos vies ! Enfin je m’égare, ce n’était pas vraiment l’objet de votre question je crois. Vous savez quoi, je vais y réfléchir et je vous répondrai la prochaine fois.

« Bien sûr, enfin ne vous sentez pas tenue de me répondre c’était une question comme ça ». « Je vais y aller, à samedi prochain ? ».

« Oui à samedi, merci pour vos visites, elles me remplissent de joie. »

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02 août 2017

20/01/2017 - comment M rentra dans ma vie

C’était une vieille dame charmante, mais malgré mon envie de la connaître davantage je n’avais jamais franchi le pas de l’inviter à prendre le thé à la maison. Je sentais chez elle une pudeur que je ne souhaitais surtout pas froisser. Ce jour-là je pris toutefois la liberté de lui apporter quelques douceurs afin de lui témoigner ma sympathie (ou plutôt devrais-je dire ma présence en cas de pépin ? Oui c’était davantage cela, une démarche altruiste mais distante). Elle fut étonnée de me voir, j’eus l’impression qu’elle ne voulait tellement pas être un poids pour les autres qu’elle n’avait jamais envisagé qu’on puisse se sentir une quelconque responsabilité vis-à-vis d’elle. Je lui offris les macarons achetés le matin au marché (de vrais macarons, pas des bonbons-macarons multicolores, que j’avais choisis pour leur longue espérance de vie en bonne santé). Elle en fut très touchée malgré sa surprise et me proposa immédiatement d’entrer. Je n’avais pas vraiment prévu de m’attarder mais je savais que l’occasion ne se représenterait peut-être pas de sitôt. Après un premier refus de politesse, j’acceptais donc.

L’intérieur était évidemment vieilli, les peintures, les rideaux, les tapis évidemment usés voire décrépis. A quoi d’autre peut-on s’attendre quand on pénètre dans un endroit habité depuis peut-être plus de 50 ans par une même personne ? Mais mise à part l’usure, on n’avait pas l’impression d’être dans une maison de vieux. Pas de dentelle, pas de vitrine, pas de lustre… Non, une décoration sobre et épurée, presque intemporelle. Et surtout une agréable odeur de fleur d’oranger. Je m’y sentis bien instantanément. Elle me laissa quelques instants « le temps de faire chauffer l’eau » (ce qui signifiait en plus de chauffer l’eau du thé disposer sur un plateau quelques macarons dans une coupelle, deux assiettes à dessert et deux fourchettes, un petit pot de lait froid, quelques rondelles de citrons, du miel et des carrés de sucre de canne). J’eu ainsi le temps de jeter un œil, rapide, sur les photos de famille exposées sur les murs. Il s’en dégageait beaucoup d’amour et de confiance partagée. Sa famille avait dû être très heureuse. « Mais ne restez pas debout, asseyez-vous ! » m’intima-t-elle en posant le plateau garni sur la table basse du salon.

Passées les banalités d’usage, j’eu envie de lui poser mille questions, depuis combien de temps vivait-elle ici, pourquoi était-elle venue, avec qui, pourquoi était-elle restée, combien avait-elle eu d’enfants, où étaient-ils, est-ce qu’elle s’ennuyait dans cette grande maison, … mais bien sûr je n’osais pas, ne voulant pas la brusquer. C’est elle qui s’engagea, comme si elle lisait dans mes pensées. « Je suis arrivée en France en 1962, j’avais trente ans, au début nous vivions à Paris et nous avons fait construire cette maison quelques temps après notre arrivée. Je voulais retrouver un peu de nature, c’est cet aspect de la Slovénie qui me manquait le plus ». Soudainement mon portable vibra. Malgré ma réserve, je ne pus m’empêcher de regarder le message de mon mari qui me demandait de rentrer sans donner d’explication (c’était mon anniversaire, ceci expliquait peut-être cela). Je m’excusais platement, lui disant que j’aurais vraiment voulu en apprendre un peu plus sur elle. « Revenez quand vous voudrez si ça vous intéresse, je vous raconterai ! ». Je promis de revenir prochainement et m’éclipsais.

C’est ainsi que M rentra dans ma vie.

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01 août 2017

Bienvenue

Bonjour,

Je viens de créer ce blog avec pour seule ambition de partager quelques écrits, et de recevoir des commentaires (constructifs!) en retour.

Alors n'hésitez pas à vous exprimer !

A bientôt,

Magic Wand

 

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