Just so stories

06 juillet 2018

On dit "précoce"

Dès qu’on franchissait l’entrée de son bureau, on devinait comment se passerait la séance de travail. Sereine et constructive s’il nous regardait d’un sourire en nous priant de venir nous asseoir. Violente, emplie d’adversité, s’il ne décollait pas le regard de son écran et continuait de taper sur son clavier à toute allure en soufflant d’exaspération. S’il avait des plaques d’eczéma sur les mains, dans le cou, ou pire sur le visage, il fallait s’en méfier comme d’un pitbull et prétexter un imprévu, attendre qu’une accalmie permette de tenir la réunion sans risquer la guerre nucléaire.

Alex avait ses humeurs, mais n’était pas mauvais bougre. A sa manière, il était plutôt sain, car authentique. Il n’avait pas le ton mielleux de certains, n’usait pas de manipulation. Il s’exprimait spontanément. Il n’avait en effet pas eu le temps d’apprendre à se comporter en société. Brillant techniquement, visionnaire, bourreau de travail, il avait eu trop jeune des responsabilités professionnelles démesurées. Propulsé dans le monde des grands, sa maturité affective n’avait pas suivi, elle avait du rester coincée quelque part entre la maternelle et le primaire. Un enfant surdoué et colérique.

Il n’accordait aucune importance aux considérations matérielles, malgré son aisance financière évidente. Quand on partait en déplacement, il apportait toujours le même sac de voyage, un vieux sac de sport miteux qu’il devait traîner depuis le lycée. Plein à craquer pour une semaine, quasi vide pour une nuit. Ça lui donnait un coté juvénile, presque étudiant, qui détonait dans l’univers conformiste et prétentieux de notre grand cabinet d’audit. Mais il fallait le connaître. Il était capable le soir d’aller boire des verres jusqu’à pas d’heure avec des consultants, d’entreprendre même certaines de ses subordonnées une fois imbibé d’alcool, et de les détruire le lendemain à 8h parce que leurs présentations PowerPoint ne satisfaisaient pas ses critères d’exigences.

On ne lui connaissait aucune vie privée. Il avait pourtant un certain charme. Grand, élancé, robuste avec un visage un peu poupon,  des allures de Kennedy, il avait de quoi séduire. Mais probablement n’avait-il ni le temps ni la patience pour entretenir une relation amoureuse.

Il était sans doute très seul. N’étant pas fait dans le moule des autres associés, il ne s’était fait parmi eux, en 17 ans, aucun ami. Tous l’admiraient pour sa vivacité d’esprit, tous louaient ses qualités intellectuelles, aucun n’avait d’affection pour lui. Quand, après le décès de sa maman, il a décidé de quitter le cabinet pour tenter de vivre différemment, personne n’a tenté de le retenir. J’ai peut-être été la seule à éprouver pour lui une forme de tendresse (évidemment jamais exprimée). Etait-ce dû à son côté infantile, à ses penchants iconoclastes, ou plus simplement à la pile de romans qui trônait sur son bureau, et qui me laissait penser qu’il n’était pas complètement perdu ?

Il m’a énormément cassé les pieds, bousculée, parfois blessée. Mais au fond, Alex m’a surtout intriguée.

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Misère et la poule

 

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Le bonhomme Misère était si pauvre qu’il n’avait qu’une cabane, une écuelle, et un vieux poirier dans son jardin. Sa vie était bien triste. Il vivait seul, car personne n’avait voulu se marier à un homme aussi misérable. Il survivait grâce à quelques poires que son arbre lui procurait et qu’il vendait au marché. Mais ça ne lui rapportait que quelques sous, si  bien qu’il avait toujours faim, surtout au moment d’aller se coucher.

Un jour, alors qu’il dormait à même le sol (comme à son habitude), il fut réveillé : un bruit faisait « Tic, tic, tic » à la porte de la cabane, comme si quelqu’un toquait tout doucement pour qu’on lui ouvre. A la faible lueur qu’il apercevait sous la porte, il sut que le jour ne s’était pas encore levé. Qui pouvait bien venir le voir si tôt, lui qui ne recevait jamais de visite ? « Tic, tic, tic ». Cette fois, il se leva et tout en disant « j’arrive, j’arrive », fit quelques étirements des bras et des jambes qu’il répétait chaque matin pour dégourdir ses membres (car le sol sur lequel il dormait était froid et dur). Quand il fut prêt, il alla ouvrir la porte.

D’abord il ne vit rien, personne !

Mais à ses pieds, il y avait une poule.

« ça alors, euh … Bonjour Poule », dit-il.

« Bonjour Misère. J’espère que je ne t’ai pas réveillé, moi je suis plutôt matinale. »

« Euh … non, non … répondit Misère en tentant de rester courtois avec le volatile, qui l’avait tiré d’un sommeil profond. Que puis-je faire pour toi ? »

« Eh bien vois-tu, nous sommes tous deux de pauvres hères. Toi, parce que tu es misérable et seul. Moi, parce que je suis un oiseau qui ne peut pas voler. Mes ailes ne me servent à rien, et j’en ai bien de la peine. Nous pourrions peut-être nous aider l’un l’autre à changer les choses. Enfin, si tu réussissais à me faire voler rien qu’une seule fois je ferai de toi un homme riche, qui mange à sa faim et même plus, et te donnerai une épouse. »

N’ayant pas mangé de viande depuis plusieurs années, Misère eut d’abord envie de se saisir de l’animal pour le faire cuire. Mais il se retint. Si la poule disait vrai, il avait bien plus à gagner qu’un bon repas ; si elle lui racontait des salades, il pourrait toujours la manger plus tard, elle n’en serait que plus charnue.

« D’accord, marché conclu », répondit Misère.

Il réfléchit un instant. Cinq minutes plus tard, il annonça :

« Rien de plus facile Poule, viens avec moi ».

Il la prit alors dans ses bras et la posa sur le toit de la cabane.

« Vas-y, lance-toi et tu vas voler ».

La poule s’élança mais après quelques mouvements d’ailes infructueux elle retomba par terre.

« Ça c’est pas voler c’est tomber ! » Grogna la poule. « Et je sais déjà faire ! ».

Misère était déçu, c’était plus compliqué qu’il ne pensait de faire voler une poule.

Il eut une autre idée : en agrandissant ses ailes, la poule pourrait vraiment voler. Il la prit à nouveau dans ses bras, emporta un cageot de poires et se dirigea vers le marché. Après avoir vendu toutes ses poires (sauf une qu’il avait dévorée en chemin), il utilisa les quelques sous obtenus pour acheter deux morceaux de toile et de la ficelle. Sur le chemin du retour, il ramassa des branches de bois longues et solides. Avec le bois et la toile, il fabriqua comme deux petits cerfs-volants, qu’il accrocha aux ailes de la poule avec de la ficelle. « Aïe, c’est lourd, dit-elle ». Il fallait la voir ! S’il y avait eu un vrai oiseau dans les parages, il aurait ri en la voyant !

Misère dit cette fois:

« Poule, tu prends ton élan, tu cours, tu bats des ailes et tu t’envoles ! »

La poule prit alors son élan, courut, mais elle n’eut pas assez de force pour battre ses nouvelles ailes et s’effondra, le bec planté dans la terre. Quand elle se redressa, elle était furieuse :

« Je te donne un dernier essai Misère, si tu échoues encore je te laisserai tranquille et j’irai chercher de l’aide ailleurs. Et tu pourras dire au revoir à la richesse ! »

Misère ne voulait pas laisser passer sa chance, il devait trouver un moyen de faire voler la poule. Il lui demanda quelques jours de répit, qu’elle lui accorda :

« Je reviens dans trois jours. A mon retour, je veux voler. Sinon au revoir Misère. »

Misère se creusa la tête le plus profondément possible, mais à la fin du deuxième jour il était arrivé au bout de ses capacités d’imagination, son estomac criait famine, et il n’avait toujours pas trouvé de solution pour faire voler la poule. Soudain, il aperçut au loin un vol d’oies sauvages. « La voilà l’idée ! Poule a dit qu’elle voulait voler, mais pas forcément de ses propres ailes ! »

Il se rendit à la ferme voisine et s’adressa au jars qui lui paraissait être le plus puissant de tous :

« Pourrais-tu me rendre un service ? Si j’arrive à faire voler une Poule, elle me rendra riche. Alors, tu pourras devenir mon jars et je ferai de toi le jar le plus heureux des jars. »

Le jars accepta sans discuter, ça le divertirait des éternels cancans de la basse-cour. Le lendemain, Misère installa la poule sur le jar, s’assurant qu’elle ne risquait pas de glisser en vol. Ils partirent donc ensemble, le jar portant la poule sur son dos. Ils volèrent ainsi plusieurs heures l’un contre l’autre, survolant des lacs immenses, des forêts verdoyantes, des glaciers aux neiges éternelles, des plages de sable blanc et des tas d’autres merveilles encore.

Misère commençait à s’impatienter de ne pas les voir revenir. Et si, profitant de cette nouvelle liberté, ils disparaissaient pour toujours ? Il aurait fait tout ça pour rien ? Mais bientôt il aperçut au loin un petit point qui grossissait, grossissait, et très vite ils atterrirent.

La poule s’écria alors :

« Ça y est, j’ai volé ! Comme c’est beau le monde vu d’en haut ! »

De joie Misère prit la poule dans ses bras et l’embrassa. Il était sincèrement heureux pour elle.

La poule se transforma alors en une magnifique jeune femme. Misère n’en crut pas ses yeux.

« Je m’appelle Nora, je suis une princesse. Une vieille sorcière m’avait jeté un sort et m’avait transformée en poule. Pour redevenir moi-même, je devais voler au moins une fois et être embrassée par un humain. Maintenant Misère, accepte de m’épouser et ton nouveau nom sera Fortune. »

Et c’est ainsi que si vous vous rendez dans le Château de la vie Joyeuse, à quelques kilomètres d’ici, vous pourrez y trouver la photo de Nora, Fortune et leur jars le jour des noces.

 

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Eloge de ma tasse

 

 Tasse à déjeuner

Jolie « tasse à déjeuner » blanche et ronde en porcelaine de Limoges, tu constitues l’essence même de la tasse à thé. Une tasse qui se suffit à elle-même et qui n’a nul besoin d’une soucoupe pour exister.

Tu es toujours à l’heure de notre tête-à-tête matinal, qui me donne de l’entrain pour bien démarrer la journée. J’aime tes courbes voluptueuses blotties au creux de mes mains, surtout l’hiver lorsqu’elles sont glacées.

On en a goûté ensemble  des thés! Des noirs, des bleus, des verts, des blancs, des rouges, des mélanges et des variétés pures. Et depuis toutes ces années tu es là, fidèle, tu n’as pas pris une seule égratignure.

Je n’ai pas eu ta constance. J’ai souvent été infidèle, voulant essayer d’autres tasses, toutes reçues en cadeau. Certaines plus grandes, d’autres plus droites, toutes plus décorées. Mais aucune ne m’a conquise, je suis toujours revenue vers toi. Je t’ai parfois prêtée, toujours à des hôtes de confiance. Te voyant fragile, ils ont pris grand soin de toi. Mais j’avoue préférer te fréquenter seule et entretenir avec toi une relation exclusive.

De temps en temps, en général le dimanche, je te fais la surprise d’une visite d’après-midi. Au coin du feu ou sur la terrasse, selon la saison. Ces moments que je jalouse, hors du monde et du tumulte, sont des instants de grâce, un temps qui se suspend quand l’eau chaude s’évapore. Se ressourcer d’une tasse de thé.

Tu es celle que j’ai choisie, celle qu’il me faut.

Ta blancheur immaculée repose mes yeux trop sollicités.

La porcelaine soyeuse dont tu es faite réconforte mes mains.

Ta finesse en quasi transparence m’est un raffinement quotidien.

Avec une anse arrondie pour seul accessoire, tu a la simplicité d’une aristocrate.

Les autres tasses qui font les belles et paradent dans le vaisselier, maquillées pour aguicher le buveur de thé, n’ont pas ta profondeur, ta régularité, ta pureté. Elles sont vulgaires et communes, quand tu incarnes l’élégance sobre. Elles sont faites pour des sachets de thé aux fruits rouges avec deux carreaux de sucre, toi pour du Darjeeling Grande Récolte en feuilles.

Superbe, unique, tu es la délicatesse faite tasse.

 

 

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