Dès qu’on franchissait l’entrée de son bureau, on devinait comment se passerait la séance de travail. Sereine et constructive s’il nous regardait d’un sourire en nous priant de venir nous asseoir. Violente, emplie d’adversité, s’il ne décollait pas le regard de son écran et continuait de taper sur son clavier à toute allure en soufflant d’exaspération. S’il avait des plaques d’eczéma sur les mains, dans le cou, ou pire sur le visage, il fallait s’en méfier comme d’un pitbull et prétexter un imprévu, attendre qu’une accalmie permette de tenir la réunion sans risquer la guerre nucléaire.

Thomas avait ses humeurs, mais n’était pas mauvais bougre. A sa manière, il était plutôt sain, car authentique. Il n’avait pas le ton mielleux de certains, n’usait pas de manipulation. Il s’exprimait spontanément. Il n’avait en effet pas eu le temps d’apprendre à se comporter en société. Brillant techniquement, visionnaire, bourreau de travail, il avait eu trop jeune des responsabilités professionnelles démesurées. Propulsé dans le monde des grands, sa maturité affective n’avait pas suivi, elle avait du rester coincée quelque part entre la maternelle et le primaire. Un enfant surdoué et colérique.

Il n’accordait aucune importance aux considérations matérielles, malgré son aisance financière évidente. Quand on partait en déplacement, il apportait toujours le même sac de voyage, un vieux sac de sport miteux qu’il devait traîner depuis le lycée. Plein à craquer pour une semaine, quasi vide pour une nuit. Ça lui donnait un coté juvénile, presque étudiant, qui détonait dans l’univers conformiste et prétentieux de notre grand cabinet d’audit. Mais il fallait le connaître. Il était capable le soir d’aller boire des verres jusqu’à pas d’heure avec des consultants, d’entreprendre même certaines de ses subordonnées une fois imbibé d’alcool, et de les détruire le lendemain à 8h parce que leurs présentations PowerPoint ne satisfaisaient pas ses critères d’exigences.

On ne lui connaissait aucune vie privée. Il avait pourtant un certain charme. Grand, élancé, robuste avec un visage un peu poupon,  des allures de Kennedy, il avait de quoi séduire. Mais probablement n’avait-il ni le temps ni la patience pour entretenir une relation amoureuse.

Il était sans doute très seul. N’étant pas fait dans le moule des autres associés, il ne s’était fait parmi eux, en 17 ans, aucun ami. Tous l’admiraient pour sa vivacité d’esprit, tous louaient ses qualités intellectuelles, aucun n’avait d’affection pour lui. Quand, après le décès de sa maman, il a décidé de quitter le cabinet pour tenter de vivre différemment, personne n’a tenté de le retenir. J’ai peut-être été la seule à éprouver pour lui une forme de tendresse (évidemment jamais exprimée). Etait-ce dû à son côté infantile, à ses penchants iconoclastes, ou plus simplement à la pile de romans qui trônait sur son bureau, et qui me laissait penser qu’il n’était pas complètement perdu ?

Il m’a énormément cassé les pieds, bousculée, parfois blessée. Mais au fond, Thomas m’a surtout intriguée.