Si j’avais une baguette magique …

Je serais toujours détendue.

Je vivrais au soleil. Sur une plage en Californie ou au bord d’un grand lac entouré de collines. Une maison loft, avec de grandes baies vitrées. Un mobilier simple, épuré,  quelques estampes japonaises.

Je porterais des jeans et des tee-shirts Agnès B. Ma tenue préférée.

J’écrirais des romans à succès. Ou plutôt des nouvelles. Plus faciles à caser, pas besoin de suivi, bien dans l’ère du zapping. Une lecture du matin dans les transports. Des petites friandises à lire avant d’attaquer la journée. Des histoires futiles en apparence mais avec un sens profond, du contenu sur un ton léger. 

Ça me rapporterait beaucoup d’argent [je sais ce n’est pas ce qui compte mais à quoi ça sert d’avoir une baguette magique sinon, NDLR]. Je mettrai mes enfants à l’abri du besoin, mais je ne le leur dirai qu’à un âge avancé pour ne pas perturber leur équilibre.

J’aurais du temps avec mon homme. Il monterait une start up et ça marcherait. On voyagerait beaucoup. 2 mois ici, trois mois là. On ne ferait pas vraiment de tourisme, ce serait plutôt des expériences de vie. Voir le monde. Vivre le monde.

Je ne serais pas isolée. Je rencontrerais plein de gens différents qui seraient ma source d’inspiration. Ils me parleraient de leur travail, de leur famille, de leurs émotions, de leurs rêves et de leurs déceptions. J’en ferais des personnages. Ecrire m’aiderait à mieux comprendre les gens.

J’aurais différents styles, différents pseudos. Je ne serais pas un personnage public. Pas de photos de moi, pas de télé. Eventuellement des interviews au compte-gouttes avec des  journalistes triés sur le volet (il faut bien jouer le jeu, on ne peut pas avoir du succès grâce aux autres et ne rien révéler en retour). Pas par snobisme, pour être tranquille, pour rester moi-même [à quoi ça sert d’avoir une baguette magique si on ne peut pas rester soi-même, NDLR].

Quand j’aurais suffisamment écrit, je m’engagerais dans une démarche politique, ou plutôt devrais-je dire « citoyenne », tant le terme « politique » est aujourd’hui péjoratif. Quelque chose de concret avec une portée universelle. Pas un truc idéologique (c’est So XXème siècle !). Je chercherai par exemple à faire en sorte que les personnes qui en sont a priori les plus éloignées puissent être touchées par les grandes œuvres. Je ne dis pas « aient accès à la culture », je n’aime pas ce terme. D’abord parce qu’avec internet, l’accès à de nombreuses œuvres est gratuit et illimité. Ce n’est pas l’accès le problème. C’est plutôt la disposition d’esprit qui joue. Je connais des personnes très fortunées qui ne font aucune place à l’art dans leur vie. Parce qu’elles se consacrent à l’argent, ce qui est respectable, mais insuffisant pour une vie accomplie. C’est aussi ces personnes-là que j’aurais envie de viser, pas seulement celles des clichés,  des « quartiers défavorisés » (comprendre dans la bouche des politiques l’immigré de première, deuxième voire troisième génération qui serait vierge de toute culture et hermétique par nature à la beauté des œuvres). Ensuite, le terme culture est gênant. Il sous-entend que si on n’est pas une personne de lettres, de musique, de peinture, voire de théâtre et de cinéma on est inculte ou barbare, ce qui est faut. La culture existe indépendamment des œuvres, les gens ont tous un héritage, des habitudes, une manière de vivre en tant qu’humain et c’est cela la culture. En revanche je pense qu’il est éminemment vrai que les œuvres d’art apaisent l’esprit, ouvrent l’être humain à autre chose que la nécessité matérielle, permettent de se comprendre les uns les autres ou en tout cas d’accepter les différences. En revanche il ne faut pas surestimer le pouvoir de l’art. Comme l’a bien illustré Stefan Zweig bien malgré lui l’art au cœur de la vie n’a pas empêché l’Autriche de sombrer.

J’aurais construit quelque chose en m’amusant, j’aurais apporté de la joie à mes lecteurs, une joie du quotidien sans prétention.  J’aurais préservé mon couple, ma famille, mes valeurs. Je serai un modèle ouvert pour mes enfants. Je serai fière de moi sans prétention et sans fausse modestie. J’aurais taillé mon diamant.

Seulement voilà, je n’ai pas de baguette magique.

Mais je vais quand même tenter le coup. Pourquoi n’en serais-je pas capable ? Bien d’autres avant moi l’ont fait. Je ne prétends pas pouvoir « faire fortune » avec mes histoires (et encore, pourquoi pas). Mais déjà si j’arrivais à toucher quelques personnes, à émouvoir, à divertir, à faire vivre des situations inédites, amusantes, tristes, effrayantes, étonnantes, le temps d’un trajet en RER, des situations qui sortent mes lecteurs de leur quotidien plus ou moins gai et plus ou moins facile, j’aurais atteint mon but. Je sais que ce sera beaucoup de travail, mais ça je sais faire. Je sais qu’il y aura des déconvenues, du découragement, mais je suis opiniâtre. Mais quel plus bel objectif  que celui de contribuer, à sa manière à son échelle selon ses capacités forcément limité, à rendre le monde un peu plus joli, plus supportable ?