Joséphine était belle et elle le savait.

Rien à voir avec de la prétention, c’était un simple constat.

1 mètre 76, 63 kg, des cheveux noirs de jais, un visage enjôleur rehaussé de quelques touches discrètes de maquillage, une robe cintrée en tweed gris épousant les courbes de son corps à la perfection, des talons qui allongeaient encore des jambes pourtant interminables. L’image que le miroir lui renvoyait confortait une fois de plus Joséphine dans sa belle assurance.

Pourtant, tout cela ne lui serait ce jour-là d’aucune utilité. Ou peut-être que si. Peut-être que ça l’aiderait à affronter la situation.

Dans quelques heures, elle allait rencontrer sa mère, sa « biologique ».

Cela faisait des années, vers ses dix-huit ans, qu’elle avait eu ce projet. A l’époque elle se sentait perdue, n’avait pas d’envie pour l’avenir. A l’âge où ses amis voulait devenir médecin, pilote, professeur, voire même banquier d’affaires, elle n’avait envie de ne rien devenir en particulier. Et assez logiquement, et peut-être par facilité, elle avait attribué son manque d’entrain à son statut d’enfant adopté. Ou plutôt au fait qu’elle ne savait pas d’où elle venait.

Et maintenant, après un parcours du combattant dans les méandres de l’administration française, elle y était. Mais le doute l’assaillit. En avait-elle vraiment envie ?

Ses parents adoptifs, ses parents tout court, lui avaient procuré tout ce dont un enfant avait besoin pour démarrer dans la vie.

Sa mère, professeure de français au lycée Saint-Louis, l’avait initiée très tôt puis guidée dans le monde merveilleux des romans, de la peinture, de la musique et du cinéma. Son père, chirurgien de la main, un artiste du vivant selon ses confrères, lui avait donné le sens de l’ambition. Le prisme de l’excellence. « Fais ce que tu veux, mais fais-le de la meilleure manière possible » lui avait-il souvent répété. C’est grâce à eux qu’elle était devenue danseuse classique, plus exactement première danseuse à l’opéra de Paris.

Surtout, ils l’avaient entouré d’un amour inconditionnel constant. Pourtant, elle le savait pour avoir fréquenté d’autres jeunes gens qui, comme elle, avaient été adoptés, ce n’est pas toujours facile d’élever un enfant qui n’est pas le sien (paraît-il que ce n’est pas facile d’élever un enfant tout court). Ils n’avaient jamais failli. Ni devant les crises de ses deux ans, ni devant l’insolence de ses 6 ans, ni devant les expériences plus ou moins dangereuses et anxiogènes de ses 15 ans, ni devant l’angoisse qu’avait provoqué l’annonce du fait qu’elle n’était pas leur fille, car ils s’y étaient résolus.

Pourquoi vouloir autre chose à présent ? N’était-ce pas détruire ou risquer de détruire un bel édifice que d’aller à la rencontre de cette femme ? N’était-ce pas lui accorder trop de place alors qu’elle n’avait pas su, elle, jouer son rôle de mère ? N’était-ce pas tout simplement faire du tort à ses parents ?

Des souvenirs lointains lui revenaient. Les vacances à Cabourg, quand elle avait 7 ans. Quand sa maman la prenait dans ses bras avec une serviette sèche pour la réchauffer après la baignade. Noël chez mamie, chaque année jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus vivre seule, quand elle retrouvait ses cousins et qu’ils passaient les vacances à faire du vélo, ou des bonhommes de neige, selon la météo. Les musées le dimanche matin avec papa, qui prenait toujours soin de faire une sélection des œuvres à voir pour que ça ne soit pas trop long. Et le café crème qu’il l’autorisait à boire quand ils s’arrêtaient au café après les visites, à condition bien sûr qu’elle n’en dise rien à maman (secret qu’elle n’avait jamais trahi).

Tout cela était-il une vie de substitution ? Juste une manière d’attendre sa « vraie » vie, celle avec « sa vraie mère » ? Non décidément non, cette vie-là était bien la sienne alors quel besoin de tout bouleverser ?

Pourtant, il faudrait bien qu’elle y aille. C’est elle qui avait organisé et désiré cette rencontre. Le sens des responsabilités, une autre chose que ses parents lui avaient transmis. Elle n’allait pas se défiler. Dans un quart d’heure elle serait là, au café en face de l’immeuble. Elle ne savait pas grand-chose d’elle, même pas son nom, ni son numéro de téléphone. C’est l’administration qui avait fixé le rendez-vous.  Elle vérifia une dernière fois si tout était en place, sa robe, sa coiffure, plus par habitude que par nécessité, enfila un bracelet, mis son manteau, et descendis.

Elle ne traversa pas. Il n’y avait personne dans le café. Juste quelques habitués qui buvaient leur ballon de blanc au comptoir. Elle ne voulait pas y rentrer, elle voulait garder l’avantage sur la situation en se laissant la possibilité de ne pas y aller si la première impression visuelle n’était pas bonne. Elle resta ainsi plusieurs minutes à attendre, debout de l’autre côté du trottoir. Elle regardait son portable de temps en temps pour voir si quelqu’un la prévenait d’un contretemps, mais non rien. La boule dans son ventre ne faisait que de gonfler. Puis elle aperçut sa tante, la croisa du regard. « Que faisait-elle là ? » pensa-t-elle. Ça allait un peu perturber ses plans mais elle ne pouvait pas l’éviter. Arrivée à son niveau elle lui dit « Michèle, qu’est-ce que tu fais là ? ».

« C’est moi. »

Michelle était calme, répéta ce qu’elle venait de dire en insistant sur chaque des deux syllabes.

« C’est moi. C’est moi ta mère ».

Elle entraîna Joséphine dans le café, et commanda deux crèmes.

« Je ne comprends pas. » répondit Joséphine en s’asseyant.

« J’avais dix-sept ans quand tu es née. J’étais trop jeune pour élever un enfant. J’ai voulu te mettre à l’orphelinat. Mais Gary, mon frère, ton père, m’a fait une proposition que je n’ai pas pu refuser. Il a proposé de t’adopter immédiatement, à la condition que je ne prenne jamais d’initiative pour te dire la vérité. C’était exactement ses mots, pas d’initiative. J’aurais le droit de te voir grandir, mais pas celui de te revendiquer. J’ai accepté. Il a quinze ans de plus que moi. Il était déjà « installé » dans la vie. Le couple qu’il formait avec Lisa, ta maman, était pour moi un modèle d’équilibre et de sérénité. J’avais ainsi la garantie que tu pourrais grandir dans un environnement bienveillant, et que tu ne manquerais jamais de rien. Je n’ai jamais regretté. Bien sûr ça a été très douloureux de ne pas pouvoir t’avoir à moi. Tu étais une petite fille si joyeuse et si vive. Et tu es devenue une jeune femme magnifique et épanouie. Quand l’administration m’a contactée après que tu aies fait la demande de retrouver ta mère biologique, j’ai pris peur. Pouvais-je refuser de te voir ? Et pouvais-je accepter ? J’en ai parlé à Gary et Lisa. Il ont été très élégants, comme toujours. Ils m’ont dit que j’avais tenu ma promesse et qu’il me revenait, à moi, de décider de ce que je voulais faire. Et nous voilà dans ce café. »

Les yeux de Joséphine était inondés de larmes. Elle ne ressemblait plus à la gravure de mode qui avait franchi la porte quelques minutes plus tôt. Elle ne put prononcer qu’un seul mot.

« Merci ».