Ça faisait des mois que je l’avais préparé, j’y avais passé mes soirées, mes week ends, les semaines qui auraient dues être mes vacances et quelques nuits blanches. Rencontrer les banquiers, identifier des investisseurs potentiels, faire des prez en interne pour convaincre tout le monde (enfin, « mon » tout le monde c’est-à-dire le comex et le board), encadrer les piou piou sur le data crunching et j’en passe … Comme tous les autres avant lui, le deal Oasis m’avait grisée et transportée, j’y avais mis une énergie folle. Un deal transnational à 10 milliards d’euros que j’avais géré d’une main de maître comme à mon habitude (la fausse modestie n’était décidément plus de mon âge). Et maintenant que « c’était fait », je savais ce qui m’attendait. J’allais subir cette lente descente aux enfers qu’on appelle poliment « la décompresssion ». J’allais me ramollir, sombrer dans la déprime, sentir une fatigue inéluctable et incontrôlable. Je le savais et ça ne servait à rien de lutter.

Alors en arrivant chez moi ce soir-là, je balançais mes chaussures (qui, bien que coûtant le salaire mensuel de ma femme de ménage, finissaient toujours par me faire un mal de chien), montais dans ma chambre et me fit couler un bain. Je commençais à me laisser aller à une douce torpeur, et mes habituelles interrogations refirent surface. Etait-ce ça la vie ? Quel sens ce job avait-il ? Etait-ce utile de mettre tout son talent et toute son énergie au service de, de quoi, de fusions, de restructurations, une fois sortie de ce monde, qu’aurais-je apporté à mes semblables ? Quelle pierre à l’édifice aurais-je posée ? J’avais toujours été partagée entre l’envie, la nécessité même d’exprimer tout mon potentiel professionnel et le fait de considérer que tout cela était vain, que ça ne faisait pas avancer le shmilblik de l’humanité pour deux ronds et que j’aurais mieux fait de mettre au service des autres, à défaut de talents particuliers à exploiter. Tiraillée entre ma réussite perso et le fait de participer à un dessein bien plus large. Même si force était de constater que j’avais pris un parti, je ne pouvais cesser de me demander à mes heures perdues si c’était le bon. Sans oublier tout ce que ce choix impliquait pour ma vie privée. Pas de mari, pas d’amant, pas de mec quoi, pas d’enfant non plus, peu d’amis et mes rares loisirs se résumaient à quelques romans et séances de cinéma. J’en étais là de mes réflexions quand mon téléphone vibra. Qui cela pouvait-il être à cette heure-ci ? Aucun risque qu’Oasis me rattrape, le cash avait été payé, les contrats signés et le champagne sablé. Je ne voyais pas l’écran et ça m’agaçais. Je terminais rapidement ce que j’avais à terminer et sortis de l’eau pour atteindre mon portable.

« Rappelle-moi quand tu peux, Papa ». Mon père qui m’envoyait un texto à 23h un vendredi soir, c’était pour le moins inattendu. Je m’exécutais. « Allo papa, ça va ? Que se passe-t-il ? » « ça va, ça va, je vais avoir besoin de ton aide, tu es libre ce week end ? » « oui, enfin… » « Viens demain quand tu pourras, je t’expliquerais, c’est délicat de parler de ça au téléphone ».

Ah … Bon … je ne savais vraiment pas quoi penser de cet appel. Mais je tombais de fatigue et décidais d’attendre sagement le lendemain.

 

J’arrivais chez lui vers 11h le lendemain. Ça faisait un bail que je n’étais pas venue. La maison avait un peu changé, ils avaient repeint les volets en gris foncé c’était pas mal, et finalement installé la terrasse. Le jardin en revanche n’avait l’air de rien, on aurait pu croire que la maison était inhabitée depuis plusieurs mois. Dommage, à ses heures de gloire, c’est-à-dire quand papa faisait venir un jardinier 3 fois par semaine, il avait été splendide.

La porte principale s’ouvrit et papa vint à ma rencontre alors que je claquais ma portière. Il m’embrassa sans plus d’égard et je le suivis dans la maison. Il avait préparé du thé, avec deux tasses.

« Assieds-toi Isabelle. S’il te plait ».

J’obtempérais.

« Alors, papa, qu’est-ce que je fais là ? »

Il prit son temps, nous servit une tasse de thé à chacun, un soupçon de lait pour lui et un demi-sucre pour moi. Il n’avait pas oublié.

« Bon je ne vais pas y aller par quatre chemins, on est des adultes. Je vais quitter Nella. »

« Enfin ! Bravo ! » Faillis-je m’écrier. Mais je me repris : « Ah, tu es sûr ? Pourquoi ?»

Mes rapports avec ma mère avait toujours été désastreux et cela faisait des années et des années que j’espérais secrètement qu’il la quitte. Je savais que mon père était, au fond, une bonne personne. Et je souhaitais mieux pour lui, et pour moi.

« Tu veux bien m’aider ? Tout doit être prêt lundi matin ».

« D’accord ».

Il avait tout prévu, pour une fois il avait géré la logistique. Il avait loué une maison dans la Drôme provençale pour un an, le temps de voir s’il s’y plaisait. Une maison de maître surplombant les vignes et les montagnes au loin, en bordure de village. Un endroit qui, à voir ses yeux de gosse quand il m’en parlait, lui redonnait envie de vivre. De vivre vraiment.

Les déménageurs seraient là lundi et allaient s’occuper de tout mais il fallait quand même qu’on choisisse ce qu’ils devaient emporter. Pour cela il avait besoin, dit-il, de mes conseils avisés. Je me dis qu’il avait sans doute aussi, et peut-être surtout, besoin de soutien. Je devinais également que ma présence à ses côtés lui donnerait malgré son départ un sentiment de continuité, comme si c’était finalement ma mère qui était exclue de la famille, plutôt que lui qui quittait la maison de toujours.

On y passa le week-end.

Les meubles : il laissait tout.

Le vin, une belle cave, éclectique à souhait : bien sûr il prenait tout. Il ne laisserait pas une bouteille de Meursault, pas un verre de Barolo, pas une goutte de Côte-Rôtie dans cette maison.

Les vêtements : il prenait tout, mais ce n’était pas difficile. Depuis qu’il avait quitté ses fonctions 2 ans auparavant sa garde-robe tenait sur 3 étagères. Du jour au lendemain il était passé du mode costume gris-chemise bleu clair – cravate Hermès au mode jean-pull en cashemire (quand même, on ne se refait pas complètement !).

Non la partie compliquée ce fut les livres. Il se demandait s’il allait les relire, m’en conseillait certains, me les résumait. Je n’osais pas l’interrompre, je voyais bien que ça lui permettait de se remémorer des moments agréables. Mais je dû être patiente car ce n’était pas pour rien si nous n’avions jamais fréquenté les mêmes auteurs.

 

Vers la fin d’après-midi dimanche j’eus besoin de me changer les idées, laissais papa avec ses livres et ses vieux souvenirs et entrepris de préparer notre dernier dîner dans cette maison. Rien dans le frigo, placards en berne. Je me rabattais vers le congélateur dont les stocks, bien que fortement entamés, suffiraient à nous sustenter. J’optais pour une bouteille de Chasse-Spleen 1975, qu’il avait probablement achetée en référence à mon année de naissance. A plusieurs égards, elle était de circonstances, et rehausserait considérablement le niveau du dîner.  Je mis la table dans la salle à manger. Même si ça faisait un peu solennel, moins convivial que dans la cuisine à cause de la taille de la pièce, j’avais toujours aimé dîner près de la grande cheminée.

Quand papa arriva, le dîner était posé sur la table et n’attendait plus que nous.

« Très bon choix », fit-il en regardant la bouteille vide, pendant que je nous servais. Je ne sus si le bon choix était celui du vin ou de sa mise en carafe, mais peu m’importait.

Nous dinâmes. Il me demanda si le boulot ça allait, je lui dis que oui, que j’avais fait un gros deal et que j’étais crevée. Mais je voyais que ça ne l’intéressait pas trop. Ayant lui-même occupé des fonctions de direction générale dans l’industrie gazière et pétrolière, il connaissait.  Il me demanda aussi si j’avais des projets personnels. Depuis mes quarante ans, il avait la pudeur de ne plus me questionner sur ses éventuels petits enfants. Il s’était fait une raison, ou peut-être pas, en tous cas il n’en parlait plus. Je lui racontais des bribes de mes voyages en Nouvelle Zélande, au Japon, au Pérou, et lui fit part de mes projets pour l’été d’après. En un mot, nous nous fîmes la conversation.

Le vin aidant, je sentis que c’était le moment de rentrer dans le vif du sujet.

« Papa, tu ne m’as pas fait venir ici, après toutes ces années, pour t’aider à trier des livres. »

Cela faisait en effet au moins dix ans que je n’étais pas venue. J’avais continué à le voir, lui, quand il travaillait encore, parce qu’il avait à l’époque paradoxalement plus de liberté que depuis q’il s’était installé full time avec ma mère dans cette maison. On s’était souvent vus un peu en coup de vent, lors de déjeuners de semaine à Paris, entre deux réunions. Mais on s’était vus. La maison en revanche, enfin ma mère que j’y associais, c’était terminé pour moi depuis qu’elle m’avait confié (oui à moi sa fille !) qu’elle aurait sans doute été plus heureuse si elle n’avait pas eu d’enfant.

« Non en effet », me répondit-il. « Je t’ai fait venir pour te demander pardon. Pardon ma fille. Pardon pour tout ce que je n’ai pas fait et que j’aurais dû faire pour toi. Pardon pour tout ce que j’ai mal fait. Je regrette de ne pas avoir été un meilleur père pour toi. »

Je m’attendais à ce que ce genre de discussion arrive un jour, mais sur le coup je ne voyais pas où il voulait en venir.

« A quoi fais-tu référence, papa ? »

« A ces années où je n’ai pas été là, où je voyageais sans cesse pour mon travail, où je t’ai laissée avec ta mère. Je savais déjà à l’époque qu’elle n’était pas aimante, et je crois que j’ai fait tout ça, le boulot, les responsabilités, un peu pour la fuir. Je t’ai laissée seule avec cette femme, je n’aurais pas dû. »

« Papa, je vais bien tu sais. » Je bu une gorgée de vin. « J’ai dépassé tout ça. Ça m’a pris du temps mais j’y suis arrivée. L’investissement que j’ai mis dans mon travail m’y a beaucoup aidé. Mais quand même, est-ce que ce n’est pas un peu facile de me demander pardon aujourd’hui ? Tu savais comme elle était, et tu m’as quand même laissée, et maintenant tu me demandes pardon, pourquoi ? Pour avoir la conscience tranquille ? Par peur de te retrouver seul dans ta future maison ? Elle était imbuvable, jamais satisfaite, j’étais toujours trop pour elle, trop fatigante, trop bruyante, trop grosse, trop maigre, trop une personne je crois. Elle ne m’a jamais fait de place. Heureusement que j’avais mes amis et l’école. Et mes nounous. »

« Je pensais que ça finirait par s’arranger, qu’elle se calmerait. Mais elle ne s’est jamais calmée, bien au contraire. J’ai énormément de tord dans tout ça. J’aurais dû la quitter mais à l’époque j’avais peur que ça ne te traumatise. Tu sais on fait ce qu’on peut quand on est parent. On n’est pas des super-héros, même pas des héros du tout. On n’est que des humains. Et je ne dis pas ça pour me trouver des excuses, je le pense vraiment même si ça m’attriste. C’est ce qui est difficile pour les enfants, ils n’ont que des humains comme modèles. Et ça crée des adultes qui à leur tour sont très imparfaits. De génération en génération l’espèce humaine se perpétue avec tous ses défauts. On n’y peut rien c’est
comme ça. Faut juste essayer de s’en sortir au mieux dans toute cette imperfection et tous ces malheurs. Faut aimer, faut donner, faut exprimer ce que l’on est, et être un peu capable de recevoir aussi. Excuse-moi je suis hors sujet. »

Une larme coula le long de sa joue, sans qu’il n’y prête attention.

« Tout à l’heure tu m’as demandé « pourquoi », je suppose que tu voulais dire « pourquoi maintenant ? ». C’est simple je n’en peux plus, mon quotidien avec elle est un calvaire. Tout est problématique, tout est difficile, rien ni personne n’est assez bien pour elle. Elle est pire que ce que je pensais. Je croyais, de façon un peu présomptueuse, que ma présence à ses côtés lui ferait du bien et qu’on pourrait « repartir sur de bonnes bases, si tant est que cela veuille dire quelque chose. Quelle erreur ! Mais tu vois je suis lucide aussi, il me reste une dizaine d’années à vivre en bonne santé, enfin j’espère. Je veux que ce soit des années de joies! Je ne veux pas finir mes jours dans cette ambiance délétère. Je me le dois à moi, je le dois à la vie tout simplement. »

« Finalement, tu te rends compte que tu n’arrives pas à endurer ce que moi je n’avais pas d’autre choix que de supporter. » C’était un simple constat, il n’y avait aucune animosité dans ma voix. « Cela dit je ne t’en veux pas de partir. Si j’avais un grief, ce serait plutôt que tu le ne fasses que maintenant. »

« Je suis désolé. »

Je laissais passer quelques instants d’un silence qui devint vite assourdissant.

« ça va passer, papa. On va réussir à retrouver de la joie ensemble. Excuse-moi mais tout ça m’a fatiguée. Je monte me coucher ». Je l’embrassai sur le front comme il faisait avec moi quand j’étais petite. Je ne sais pas s’il le remarqua.

 

Arrivée dans ma chambre, je fis rapidement mon lit et me couchais. J’étais épuisée. Oasis puis ça, ça faisait beaucoup. Mais je me sentais aussi libérée d’un poids que je portais depuis trop longtemps. En quittant ma mère, mon père était en train de donner raison à la petite fille que j’avais été. Cette petite fille qui trouvait sa maman méchante et injuste. Qui ne comprenait pas pourquoi elle lui devait respect et obéissance alors qu’elle ne recevait rien en retour, si ce n’est des reproches. Qui ne comprenait pas pourquoi son père lui disait toujours à elle, et pas à l’autre, de se calmer, alors qu’elle avait toutes les raisons d’être en colère. C’était comme si, en quittant ma mère, mon père me reconnaissait enfin pleinement comme individu doué de raison et d’émotions. Je me sentais bien et forte. Finalement, j’avais eu le dessus.

Le lendemain matin quand je me réveillai, les déménageurs étaient déjà à pied d’œuvre. Papa finissait de leur donner les instructions. J’arrivais à temps.

« Prenez aussi le lit dans la petite chambre s’il vous plait »

Papa me regarda, interrogateur.

« Il ne servira à rien ici. »