28/01/2017 - réflexions sur la vie

Comme je le lui avais promis, je retournais voir M. Je sonnais. Elle mit du temps à venir ouvrir. Elle avait les traits tirés, quelquechose n’allait pas. Je proposais de remettre ma visite à une autre fois, mais n’osais pas poser de question. « Mais non voyons, entrez et soyez la bienvenue. ». Je m’exécutais. Le thé était prêt, déjà installé dans le salon (« heureusement que je suis venue »). Nous nous installâmes. A la grimace qu’elle fit en s’asseyant j’eus envie de lui demander ce qui se passait mais je n’en eu pas besoin. « L’arthrose. Vous êtes jeune, profitez-en. Quand on devient vieux, c’est rare de ne pas avoir mal quelquepart ». Cette remarque me toucha. J’étais jeune oui, et en même temps plus « très jeune ». Jeune pour une personne âgée, mais déjà une « madame » pour un étudiant par exemple. J'avais déjà l’âge auquel on ne demande plus l’âge (en tout cas l’apparence !). Et je me dis que oui je devais profiter de ma forme, de mon corps, de ma beauté même tant qu’ils étaient là. « J’étais une très belle femme vous savez, et regardez comme je suis devenue ! ». Et c’était vrai. Ça se voyait. Des cheveux encore mi-longs, des traits fins, elle était restée mince et surtout souriante. Son visage était lumineux. « Vous l’êtes toujours. Je ne dis pas cela pour vous flatter, c’est vrai. Vous êtes soignée, souriante, ouverte, vous avez toujours le goût de la vie. C’est cela votre beauté. Mais je comprends ce que vous voulez dire. Vous êtes belle mais vous n’avez plus la beauté plastique de la séduction. Vous ne faites plus partie des proies potentielles ! Je veux bien croire que ce soit dur de ne plus être admirée ». J’espérais ne pas avoir été trop directe et ne pas l’avoir choquée. « C’est dur oui en un sens mais j’ai bien vécu, j’ai eu toute une vie bien remplie et je ne l’oublie pas. J’ai vécu la guerre et la répression, et vous savez je me suis toujours dit dans les moments critiques que je voulais un jour être vieille. C’est une chance de devenir vieux, tout le monde ne l’a pas cette chance… » J’étais impressionnée par sa capacité de recul. Cette femme avait beaucoup de choses à m’apprendre visiblement. « Allons, assez parlé de vieillesse, je vous sers une tasse de thé ? ». J’acquiesçais d’un sourire.

« M, une question me brûle les lèvres depuis la semaine dernière. Pourquoi êtes-vous venue vivre en France ? ». Elle me regarda en souriant.

« Mon mari était chercheur. Biologiste. Le parti communiste de Yougoslavie nous avait accordé le droit de nous rendre à Paris pour un congrès. Je ne sais plus très bien de quoi il s’agissait. Ses recherches portaient sur l’alimentation. Enfin je crois. En tous cas nous sommes venus à cette occasion. Un laboratoire lui a proposé de rester. Bien sûr nous nous étions engagés à revenir, nous prenions en restant le risque de ne jamais revoir nos familles.»

« Pourquoi avez-vous accepté ? »

« L’opulence matérielle ne nous intéressait pas. Nous voulions être libres. Mon mari être surtout libre de mener ses recherches en toute indépendance. Moi je voulais une liberté d’esprit dans l’éducation que je donnerais à mes enfants. Et puis, la Slovénie faisait à l’époque partie de la Yougoslavie, nous étions sous occupation. Une double occupation yougoslave et soviétique. Enfin surtout moi. Mon mari, qui était serbe, ne voyait pas la présence yougoslave du même œil que moi. »

« En quelque sorte venir en France vous a permis de vous retrouver au même niveau, deux expatriés ? »

« Il y a de cela oui… ça a rééquilibré notre couple. C’est fou comme l’environnement peut avoir des effets sur les relations ! »

« Et ça a marché, je veux dire avez-vous trouvé ici ce que vous attendiez ? »

« Je ne sais pas … c’est difficile de répondre à cette question. J’ai passé plus de temps ici que dans mon pays natal. C’est un peu comme si vous me demandiez si j’ai réussi ma vie. On ne réussit pas ni on ne rate une vie. On la vit c’est tout, avec ses joies et ses peines, et plus ou moins longtemps. La culture de performance est tellement ancrée dans nos têtes que nous devrions réussir jusqu’à nos vies ! Enfin je m’égare, ce n’était pas vraiment l’objet de votre question je crois. Vous savez quoi, je vais y réfléchir et je vous répondrai la prochaine fois.

« Bien sûr, enfin ne vous sentez pas tenue de me répondre c’était une question comme ça ». « Je vais y aller, à samedi prochain ? ».

« Oui à samedi, merci pour vos visites, elles me remplissent de joie. »